15 Feb 21
Lionel Frei

La population kosovare a exprimé son ras-le-bol de la corruption et des partis traditionnels en votant largement en faveur de l'opposant Albin Kurti. Un vote historique qui donne de l’espoir à ce petit pays confronté à d’immenses défis. L'analyse conjointe d’Arif Kadriu et Alban Maliqi, responsables de programme à Solidar Suisse pour le Kosovo.

Quelle est la situation sociale, économique et politique du Kosovo ?

Elle est très difficile. Le Kosovo a tenu dimanche 14 février ses sixièmes élections en douze ans, ce qui montre la fragilité de l’environnement politique. À chaque élection, nous sommes témoins de marchandages entre partis politiques. Aucun d'entre eux n'a semblé jusqu'à présent intéressé à améliorer les conditions de vie des Kosovars. De nombreux jeunes quittent le Kosovo, espérant trouver une vie meilleure dans les pays occidentaux. La population des villes diminue, ce qui indique que les jeunes ne voient pas d'avenir ici. La corruption est présente à tous les niveaux institutionnels. La qualité de l'éducation laisse beaucoup à désirer. Les jeunes affichent de faibles résultats dans les compétitions internationales telles que PISA, où les étudiants du Kosovo se sont classés 3e en partant du bas. 20 ans après la guerre, les Kosovars n'ont toujours pas d'assurance maladie. Le chômage est l'un des principaux défis auxquels est confronté le Kosovo. Avec seulement 25 % de la population en âge de travailler ayant un emploi, le Kosovo a le taux d'emploi le plus bas d'Europe. Le secteur public reste l'employeur le plus important en fournissant du travail à plus de 70 000 personnes.

Le parti Vetevendosje! est le grand gagnant des élections de dimanche. Comment le définir ?

Vetëvendosje signifie « autodétermination » en albanais. C’est un parti de gauche fondé le 12 juin 2005, à l'occasion de l'anniversaire de la libération du Kosovo, en tant que mouvement de protestation. Il n'est entré officiellement en politique qu'en 2010 et est devenu le plus grand parti d'opposition depuis lors. Vetëvendosje! est engagé en faveur d’un changement social et politique radical, basé sur le principe de l'égalité, de la démocratie, de la liberté politique et de la justice sociale. Ce parti est déjà arrivé en tête des élections éclairs d'octobre 2019 au Kosovo et a dirigé durant quelques mois un fragile gouvernement de coalition.

Qui est Albin Kurti, le leader de Vetëvendosje?

Albin Kurti est devenu célèbre au Kosovo en 1997, lorsqu'il s'est engagé dans le syndicat des étudiants indépendants de l'université de Pristina. Ce syndicat avait organisé des manifestations à Pristina, exigeant la restitution des bâtiments de l'université, car les étudiants et professeurs d'origine albanaise avaient été contraints de quitter les écoles et autres institutions universitaires au début des années 1990 par le régime nationaliste serbe de Slobodan Milosevic. En mars 2000, devant un tribunal de Nis, en Serbie, Kurti a été condamné à 15 ans de prison pour ses engagements politiques. Il a été libéré de la prison de Pozarevac en Serbie l’année suivante. Depuis la déclaration d'indépendance en 2008, Albin Kurti continue de s'opposer à l'idée que le Kosovo doit être "supervisé". Son mouvement est connu pour ses slogans et ses protestations innovantes.

Qu'attendent les Kosovars du nouveau parti au pouvoir ?

Le système judiciaire, les douanes, les services publics et le secteur des marchés publics sont les plus touchés par la corruption. Si les lois anticorruptions sont solides, le système judiciaire est inefficace, ce qui entraîne une mauvaise application de la loi. Le Kosovo a une loi anti-corruption forte, mais il n'y a pas de volonté de la part des dirigeants politiques de la faire appliquer. Le Premier ministre Abdullah Hoti a dissous le seul groupe de travail anti-corruption, qui était chargé d'enquêter sur la richesse des hommes politiques de haut rang. Cette action a provoqué une grande colère au sein de la population. Le recrutement des personnes dans les différentes institutions est basé sur l'affiliation politique et non sur le mérite. Les gens attendent que cette pratique injuste soit éliminée et que le recrutement se fasse au mérite.

Et qu’en est-il de la jeunesse ?

Le Kosovo a la population la plus jeune d'Europe, avec un âge médian de 29,5 ans, et la jeunesse est le grand atout du pays. La dernière décennie a vu une augmentation significative du nombre de jeunes fréquentant l'université. Trouver un bon emploi à la fin de ses études est une étape importante pour les jeunes, mais la transition du Kosovo vers l'emploi s'accompagne souvent de nombreux défis. Trouver des solutions pour améliorer les possibilités d'éducation et d'emploi pour les jeunes est essentiel. Il faudra pour cela mieux comprendre les aspirations des jeunes et les difficultés qu'ils rencontrent lors de leur passage de l'éducation à l'emploi. Le nombre d'entreprises privées enregistrées continue d'augmenter, mais le secteur informel reste très fort, représentant environ 30 %. Il existe un programme d'aide sociale mais, en raison de l'étroitesse de la marge de manœuvre budgétaire, sa couverture est faible et plus de 60 % des personnes pauvres n’en bénéficient pas. Quelque 30 000 personnes entrent sur le marché du travail chaque année, mais celles qui atteignent l'âge de la retraite sont beaucoup moins nombreuses.

En quoi consiste l’engagement de Solidar Suisse au Kosovo ?

Les projets de Solidar Suisse se concentrent particulièrement sur les jeunes Kosovars, ce qui est une condition préalable à un développement économique durable. Concrètement, Solidar Suisse veut répondre au principal défi que les jeunes doivent relever pour trouver un emploi à temps plein : le manque d'expérience professionnelle. Les jeunes disent être victimes de discrimination dès le début de leur carrière professionnelle parce que les postes vacants exigent une expérience professionnelle, mais qu’ils n’ont pas la possibilité de la créer. Solidar Suisse travaille dans une coopération triangulaire entre les entreprises, les écoles de formation professionnelle et les institutions. Nous permettons aux jeunes d'acquérir une formation en milieu professionnel au cours de leur formation. Solidar Suisse Kosovo accorde une attention particulière à l'inclusion des femmes et des minorités. Ces catégories luttent pour se retrouver sur le marché du travail en raison de préjugés.