12 Jun 20
Lionel Frei

Le 12 juin de chaque année, est célébrée la journée mondiale contre le travail des enfants. L’Organisation Internationale du Travail (OIT) a institué cette journée depuis 2002 pour appeler à davantage d’action contre le travail des enfants afin de parvenir à son éradication. Elle définit le travail des enfants comme « l’ensemble des activités qui privent les enfants de leur enfance, de leur potentiel et de leur dignité, et nuisent à leur scolarité, santé, développement physique et mental ». Cette réalité est bien présente au Burkina Faso. De nombreux enfants burkinabè sont privés de leurs droits élémentaires et sont économiquement actifs. Dans cette interview, Dieudonné Zaongo, représentant de Solidar Suisse au Burkina Faso, nous parle de ce phénomène ainsi que le combat de l’organisation pour l’élimination des pires formes de travail des enfants.

La communauté internationale célèbre ce 12 juin 2020 la journée mondiale contre le travail des enfants sous le thème « protégeons les enfants contre le travail des enfants, maintenant plus que jamais ». Quel commentaire vous inspire ce thème ?

C’est un thème interpellateur pour tous les acteurs intervenant dans la lutte contre le travail des enfants à redoubler d’effort maintenant plus que jamais. En effet, le contexte actuel lié à la maladie à coronavirus, qui a entraîné un choc économique, a un impact énorme sur la vie et les moyens de subsistance des populations rendant encore plus vulnérables les enfants. Notre pays a ratifié la Convention n°182 de l’OIT portant interdiction des pires formes de travail des enfants. Cette convention appelle les Etats à prendre des mesures efficaces pour assurer l’interdiction et l’élimination des pires formes de travail des enfants.

Quel est l’état des lieux du travail des enfants au Burkina Faso ?

L’enquête nationale sur le travail des enfants au Burkina Faso (ENTE-BF) réalisée en 2006 révèle que 41,1% des enfants âgés de 5 à 17 ans sont économiquement actifs. Ces enfants consacrent entre 19 et 25 heures par semaine à l'exercice de leurs activités ce qui pourrait entraver leur scolarisation. Par ailleurs, 39,3% de ces enfants sont astreints à des activités dommageables et 35,8% se retrouvent dans activités jugées dangereuses. Tous les enfants de 15-17 ans qui sont dans les travaux dommageables se retrouvent dans les travaux dangereux. Les principaux secteurs d'activités dans lesquels se retrouvent les enfants économiquement actifs sont : l'agriculture (69,2%) et les travaux domestiques (19,15%). La plupart du travail fait par les enfants n'est pas rémunéré et il se déroule soit au domicile familial ou dans les champs, fermes et jardins. Le phénomène est présent aussi bien chez les filles (34,0%) que chez les garçons (47,7%).

Quelle est l’approche de votre institution pour venir à bout de ce fléau ?

Solidar Suisse procède d’abord à la réalisation d’études pour mieux comprendre le phénomène et son ampleur dans ses zones d’intervention avant de proposer des solutions à travers des projets. Ces projets sont généralement mis en oeuvre par des partenaires terrain qui développent des activités visant le changement de comportement des parents en termes d’utilisation des enfants pour des travaux dangereux.

Quelles sont les activités mises en oeuvre ?

Solidar Suisse développe en ce moment un projet financé par la Coopération internationale allemande (GIZ) avec le soutien financier du Ministère fédéral allemand de la coopération économique et du développement (BMZ). Ce projet s’appuie sur quatre axes d’intervention à savoir : (i) Le développement d’un mécanisme de veille, d’alerte et de suivi du travail des enfants dans les champs de coton ; (ii) la sensibilisation des producteurs et des enfants sur les conséquences de la manipulation des produits chimiques par les enfants et les bénéfices de leur fréquentation scolaire plus assidue ; (iii) le développement d’une offre d’alternatives d’éducation et de formation des parents des enfants pour l’utilisation raisonnée des engrais et des pesticides chimiques ; (iv) le développement d’opportunités de diversification de sources de revenus pour les producteurs de coton favorisant l’emploi d’une main d’oeuvre adulte à la place de celle infantile.

Comment lutter efficacement contre une pratique qui, dans certains milieux socioculturels représente une vertu parce que les enfants travaillent dès le bas âge ?

Traditionnellement et de façon générale, le travail des enfants est complètement intégré au processus de socialisation et d'éducation de l'enfant, permettant du même coup de transmettre et de pérenniser un certain nombre de valeurs indispensables à l’enfant pour se forger à l’exercice de ses futures responsabilités dans la société. C’est dans ce sens que s’expliquent en grande partie le travail et l’utilisation des enfants dans les champs. En même temps, des études réalisées sur la pauvreté, l’éducation et le travail des enfants au Burkina Faso, révèlent que le phénomène est fortement lié à la pauvreté. Toutefois, le fait que les enfants apportent une contribution significative à la vie professionnelle de leurs parents viole la Convention des Nations Unies relative aux droits de l'enfant, la Charte africaine des droits et du bien-être de l'enfant, les Conventions 138 (âge minimum) et 182 de l'OIT (pires formes de travail des enfants), ainsi qu'un certain nombre de lois et décrets au Burkina Faso. En effet, cette contribution des enfants les expose souvent au travail des enfants et aux pires formes de travail des enfants. Pour lutter efficacement contre le phénomène, l’implication de toutes les parties prenantes est indispensable (parents des enfants, les acteurs qui emploient les enfants, les structures étatiques, etc.). Il faudrait que les décrets et les lois nationales cadrant la lutte contre le travail des enfants soient appliquées.

Quelles sont les difficultés auxquelles vous faites face dans cette lutte ? Et comment arrivez- vous à les surmonter ?

La problématique du travail des enfants est un sujet très sensible dans certains secteurs notamment l’agriculture. Il faut aussi noter que l’absence d’alternatives pour certains enfants les expose davantage à l’exploitation, ce qui rend quelques fois difficile la lutte, si l’on n’a pas d’autres alternatives à proposer aussi bien aux parents qu’aux enfants. Quand on dit aux parents de ne plus utiliser leurs enfants, ils demandent que l’on leur propose d’autres solutions parce qu’ils n’ont pas suffisamment de ressources pour employer des adultes qui doivent être rémunérés.

Comment voyez-vous les perspectives de cette lutte dans les court, moyen et long termes ?

Il faudrait développer des actions multiformes en faveur de la lutte contre le travail des enfants à travers des projets et des programmes. Chaque acteur a un rôle à jouer, aussi bien les structures étatiques que les organisations de la société civile. Un travail en synergies permettra de venir à bout du phénomène avec l’engagement de tous.

Quel appel avez-vous à lancer à l’occasion de cette journée ?

Comme le thème de cette année le souligne (protégeons les enfants contre le travail des enfants, maintenant plus que jamais), j’invite tous les acteurs engagés à tous les niveaux dans la lutte contre le travail des enfants, à redoubler d’effort dans la lutte pour que les droits économiques, sociaux et culturels des enfants soient mieux respectés.

 

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